La vengeance de la Louve

Mis à jour : 27 mai 2019

Article issu de la Tribune citoyenne


Les places sont les clairières des villes. Dans les entrelacs compliqués des bâtiments et des avenues, elles ouvrent soudain l’espace et allègent le regard. Elles permettent une lumière, offrent une respiration, et ralentissent nos pas. Dans les rues adjacentes on avance à bon rythme, le regard fixe, la destination en ligne de mire. Sur la place l’œil s’élargit, l’horizon se dégage, le but est moins sûr. Des échappatoires nous tentent. Les lignes droites se décomposent. Des arrondis calment la tension urbaine.


Là peut-être on pourrait s’arrêter un peu, muser devant une vitrine, s’imprégner de la géographie intime concoctée par le génie du lieu. Souvent une terrasse propose un temps de recul et d’appréciation de son micro univers, aux contours plus ou moins bien définis. Parfois une fontaine invite à la méditation.


Entre mes 20 et mes 30 ans, j’ai encerclé la Riponne. D’abord depuis la Barre, où on louait un trois pièces délabré pour 60 francs par mois, avec deux fenêtres qui s’ouvraient sur la place du Tunnel et sa perspective jusqu'à Haldimand . Ensuite depuis le No 1 de la rue de la Louve avant qu’on n’y aménage des bureaux de haut standing, d’où on grimpait sur la triste grande plaine grâce à des jeux d’escaliers et de ruelles par la petite place Arlaud. Et finalement depuis un studio minuscule que je louais au bas de la rue de Bourg, depuis laquelle il fallait pour le coup traverser le canyon de la rue Centrale et remonter par la Palud et la Madeleine agitées pour l’atteindre enfin, hélas.


Je me souviens des travaux interminables pour creuser l’immense parking souterrain et le recouvrir de 142´430 pavés de faux béton. Je me souviens des marchés au puces où je traînais longuement les samedis matin. Et je me souviens des moqueries, des emportements et des manifestations que provoquaient déjà les divers aménagements qui se sont succédés ces 40 dernières années sur cette place impossible.


Quelque chose ne va pas dans cet espace, soumis à la confrontation de logiques immanquablement opposées. À l’Est, le quartier historique de la Cité n’a que mépris pour sa diagonale, agitée par les fonctionnalités trop nécessaires du carrefour qui connecte les rues Neuve, Haldimand et Chaucrau, et définitivement condamnée par les édicules qui canalisent aujourd’hui les foules vers les inévitables cousins Métro et Parking. À l’Ouest, qu’on se déplace à pied ou en voiture, on ne pense qu’à s’échapper de la morne rue du Tunnel, qui ignore aveuglément le large espace qu’elle côtoie pourtant sur toute sa longueur. À sa décharge, on peut admettre qu’elle souffre probablement encore de son fondement largement pénétré par l’entrée du parking souterrain, qui doit gérer d’autres priorités que de tenter de répondre au vaisseau baroque qui lui fait face, presque comique à force de solennelle grandiloquence, l’inénarrable Palais de Rumine encore gravement vexé quant à lui d’avoir été flanqué sur son proche Septentrion par un bâtiment tellement «administratif» que cette expression a probablement été inventée pour le désigner quand on l’a finalement élevé, en 1961, après 30 ans de palabres. Seule l’ouverture du Sud sur la rue de la Madeleine peut prétendre communiquer intelligemment avec la vaste volée d’escaliers qui remonte le long du Palais pour rejoindre, par un joli boyau boisé, l’indomptable Cathédrale qui surplombe dédaigneusement ces disputes désespérément terrestres.


C’est que la Riponne a été conçue depuis là, pour suppléer l’étroitesse du marché de la Palud qui au cours du XIXe siècle ne pouvait plus contenir tous les maraîchers attirés par les nouvelles foules lausannoises. L’expansion commerciale commençait ses ravages, sans aucune considération pour les patients méandres des urbanisations historiques. Et c’est dès 1812 que les élans conjugués du progrès, de l’hygiénisme et du commerce commettent l’irréparable : enterrer les rivières qui avaient longtemps et loyalement protégé les frontières de la ville et alimenté ses populations en eau potable, le Flon et la Louve. Certes les intentions étaient apparemment louables: les deux comparses s’étaient déjà vengées du mépris qu’on leur avait signifié en les réduisant à une fonction d’égouts à ciel ouvert, propageant typhus, paludisme et choléra. Mais leur faire l’affront de les emmurer restera une erreur funeste, et ce crime reste à ce jour impuni.


Le ravin d’où on ripait dans la Louve fut donc comblé en 1840 pour offrir l’espace aux commerçants et aux forains. Durant un siècle les marchés aux bestiaux et le cirque Knie compenseront par leurs chaleurs animales et populaires le malheureux positionnement de cette couverture trop pragmatique. Une grenette égaya même durant quelques décennies le morne espace fonctionnel. Mais la catastrophe absolue survint durant les années de fièvre moderniste du milieu du XXe, malgré les protestations et les manifestations festives des agitateurs chevelus et idéalistes très actifs à l’époque: la grenette fut détruite, le fameux parking construit, son recouvrement méticuleusement mais artificiellement bétonné, et depuis les Lausannois se désespèrent de devoir l’arpenter longuement pour passer d’un royaume à l’autre, et les débats n’ont jamais cessé.


Un large consensus admet qu’il «faudrait faire quelque chose». On a construit une fontaine qui est la risée des passants, les marchés du samedi tentent de faire bonne figure, on organise de temps en temps quelques concerts, mais le désert interminable impose toujours son long pensum aux courageux qui s’y aventurent vaille que vaille. On a voulu y édifier une grande bibliothèque, le surélever pour ajouter un étage au parking, reconstruire une grenette, y aménager une brasserie comme font les allemands... Aujourd’hui les autorités admettent l’ampleur du problème puisque elles se donnent les prochaines... huit années pour aboutir à une solution! Il n’est pas jusqu’à l'association vaudoise des écrivains qui se mobilise pour susciter des inspirations littéraires à la résolution de ce vieux souci lausannois, prétexte de la présente et modeste contribution.


Mais quoi qu’on fasse, je vous dit aujourd’hui que la Louve ourdit en secret une revanche au long cours contre les entreprises humaines qui l’ont enterrée de plus en plus profondément pour leurs aménagements urbains, commerciaux, et finalement véhiculaires. Pendant qu’elle rejoint en ses canalisations nauséabondes son compère le Flon dans son triste destin, je sais qu’elle propage depuis ses flots emmurés des ondes maléfiques et vengeresses qui troublent depuis longtemps l’esprit des édiles, pour leur interdire de concevoir en l’état tout développement convenable. Sous-estimer la puissance de l’eau ruisselante au nom des logiques utilitaristes est une erreur affreusement moderne.


Il n’existe donc qu’une seule solution pour sauver la Riponne: s’incliner enfin devant les forces vivantes, implorer la Louve de bien vouloir nous inonder à nouveau de la bienveillance de ses bouillonnements, la ressortir des tréfonds de pierre où on l’a condamnée trop longtemps, la laisser vivre et respirer à l’air libre, lui construire un lit boisé, foisonnant de végétations diverses, harmonieux, invitant, agrémenté d’une promenade le long de ses berges, et de quelques bancs paresseux. Rendre cette béance inutile au cœur de la cité à son destin contrarié de clairière, construire un petit parc rafraîchissant, créatif, récréatif, mais aussi expiatoire, absolument moderne et emblématique de l’avenir grâce à l’orientation résolument écologique qu’il donnerait au cœur d’une Cité qui épouse les détours de l’Histoire depuis que Rome l’a construite.


Lausanne Jardins au secours de la Riponne??


Texte publié dans la revue SILLAGES du printemps 2018 (Association Vaudoise des écrivains)

Julien Galland, 16.03.2019