La place de la Riponne

Mis à jour : 11 juin 2019

Tout le monde la connaît, personne ne l’aime, ou presque... "Place la plus moche d’Europe; lieu n’appartenant à personne; trou où gravitent les SDF, les marginaux et les toxicomanes; toit de parking parsemé de petites structures qui semblent placées là arbitrairement; espace difforme sans périmètre clair et sans fronts actifs; place trop minérale et même pas plate, boudée par les enfants et que même les pigeons ont abandonné; cauchemar administratif et logistique pour les organisateurs d'événements publics… "



La Riponne est pourtant la plus grande place du canton, un des cœurs de la ville. Un vide bienvenu dans un centre ville dense; un lieu qui s’anime et devient même accueillant quand il est occupé par le marché; une place qui peut recevoir des événements à l'échelle de la ville ou du canton comme BDfil ou le Festival de la Cité; un énorme potentiel pour le rayonnement de Lausanne à l'échelle suisse et internationale.



Mais alors qu’est-ce qui cloche à la Riponne? Et tout d’abord, l’image de cette place correspond-elle à la réalité ou est-elle injustement accusée de tous les maux? Que disent les acteurs et les usagers de la place sur sa forme?


Certains constatent qu’elle est meurtrie par l'entrée du parking à l’ouest et par les routes qui le desservent, particulièrement au nord. L’entrée crée une rupture avec la rue vivante du Tunnel, coupant la connexion avec cette dernière, créant ainsi un front désagréable et sans lien avec la place. Certains suggèrent de recouvrir l'entrée du parking avec une galerie marchande, comme au début du XXIème, d’autres suggèrent de simplement faire une esplanade, en tout cas, tous s’accordent sur le fait qu’il faut remédier à cela.



La route au Nord, qui dessert uniquement le parking, sépare la place centrale de la placette de la Grenette. La placette se retrouve isolée, peu visible et distante. C’est pourtant par cette placette qu’il faut passer pour accéder à la Rue des Deux Marchés. Cependant, même depuis la Grenette la Rue des Deux Marchés reste cachée, puisqu’il faut passer par un passage couvert et sombre, surplombé par l’imposant bâtiment de l'administration cantonale dont les nombreuses rampes semblent dévolues à être des cachettes pour les dealers ou des pissoirs. Cet ensemble paraît tout à fait conforme à l’image lugubre qu’une grande partie des Lausannoises et Lausannois ont de la Riponne. Pourtant de nombreuses initiatives ont été mises en place pour donner vie à cette placette de la Grenette.



Nombreux sont ceux qui pointent du doigt le parking et les voitures comme le problème principal de cette place. L'entrée du parking et les routes qui y mènent rappellent constamment aux usagers qu’ils sont vraiment sur le toit d’un parking qui est voué à rester là au moins jusqu’en 2059, année d'échéance de son bail. Néanmoins d’autres rétorquent que le parking remplit une fonction importante pour le centre ville, puisqu’il permet aux Vaudois venant des quatre coins du canton de venir se parquer tout proche des magasins pour faire leurs courses à pied. Il permet également à ses usagers de collecter leurs achats faits dans certains grands magasins directement sur place, pour qu’ils n’aient plus qu’à les charger dans leurs voitures. Il offre aussi des tarifs préférentiels aux riverains qui parquent leur voiture le soir et la reprennent tôt le matin.


Il y a quelques années déjà, un projet d'extension d’un étage qui surélevait toute la place de la Riponne, la mettant à la hauteur de la Rue du Tunnel, avait été imaginé. Le projet proposait aussi deux nouveaux bâtiments en face du Palais de Rumine. Ainsi la place aurait été reconnectée à la Rue du Tunnel, il n’y aurait plus de circulation en surface et la statique serait améliorée. Actuellement la statique de la place, toit du parking, impose des cheminements compliqués aux poids lourds, ce qui pose des problèmes logistiques lors de l’organisation d'événements. Par contre cet aménagement créerait une rupture au sud, la création d’un palier au niveau de l’actuelle fontaine qui se franchirai par un escalier. La place serait donc divisée en deux. La placette de la Grenette serait supprimée.



Il y a aussi quelques petites infrastructures permanentes sur la place, qui elles non plus ne suscitent pas l'enthousiasme. Certains considèrent carrément l’édicule du métro comme une verrue. Pour le métro, il aurait fallu selon eux éviter de construire une boîte et faire une sortie d’escalier à la Parisienne ce qui n’aurait pas coupé le lien visuel entre le Palais Rumine et l’espace Arlaud. Ce lien est important puisque le programme de ces deux espaces est lié ou en tout cas a vocation de l'être. Le kiosque est aussi considéré comme un impair visuel, bien qu’il amène de l’activité sur la place. La fontaine et le grand bacs à fleurs quant à eux sont décrits comme anecdotiques. Leur fonction principale semble être de servir de banc à ceux qui viennent relativement nombreux sur la place vers midi pour manger un sandwich. Alors que le manque de verdure, d’ombre et donc de fraîcheur semblent être pour beaucoup un frein à l’usage de la Place, particulièrement en été. Les marches du Palais de Rumine sont également utilisées par les pique-niqueurs. Ces espaces que les gens utilisent pour s'asseoir sont fonctionnellement liées aux foodtrucks qui comme le kiosque amènent de la vie sur la partie Sud de la place, mais ont le désavantage de cacher l’espace Arlaud.






La bâche en face de l’entrée de Rumine sert d’abris à un assez grand groupe de marginaux. D'après certains elle a été installée uniquement pour les concentrer en un seul lieu identifiable, là où ça ne gêne pas trop. L’attroupement sous la bâche est très visible lorsque la place est vide, alors qu’il se fond dans la foule lors des marchés ou autres événements. Les Lausannois qui les identifient comme toxicomanes font souvent un grand détour pour les éviter. Par contre les touristes qui ne se doutent de rien prennent souvent des selfies à leurs côtés.



La présence de personnes venant s'approvisionner en drogue à la Riponne ne fait pas peur à certains habitués. Il arrive assez régulièrement que certaines personnes dans le besoin demandent une pièce aux passants, mais les agressions sont rares. La violence, quand elle apparaît, est en général tournée vers d’autres personnes dans la même situation de précarité.


Certains “marginaux” sont usagers les plus visibles et les plus attachés à la Place de la Riponne. Tous, loin de là, ne sont pas toxicomanes. Il existe différents groupes qui ne se côtoient pas forcément, et qui occupent différentes parties du site. Un certain nombre de personnes SDF se rassemble du côté de la Grenette, les employés les appellent “les voisins”, ce sont eux qui font de la médiation sur la placette, assurent la surveillance et la nettoient à travers un projet de petits jobs. Les marginaux participent activement à la vie de la place, en fréquentant les bistrots et les kiosques du coin ou en rendant des petits services à certains commerçants.



Pour ceux qui les connaissent, les “voisins” et les autres sont un peu comme la Place de la Riponne, ils gagnent à être connus. Ils ne sont pas une population homogène, chacun à son parcours de vie, parfois émaillé d’un événement dramatique qui les a poussé vers la marginalité. Pour certains la vie dans la rue est un choix, ancien punks ou anarchistes, ils évitent activement de rentrer dans le système. Pour les travailleurs sociaux actifs sur la place c’est dans le rapport d’égal à égal qu’on retrouve l'humanité perdue de part et d’autre.


Une partie des habitants et des commerçants ne veut plus voir de consommateurs de drogue, ou ceux qu’ils identifient comme tels, s’opposent aux programmes de distribution de seringues ou de nourriture et biens de première nécessité. Ils estiment que le risque est trop grand de retrouver une shooteuse par terre, surtout dans les coins où peuvent passer des enfants, et ils se sentent en danger. Pourtant les animateurs d’espaces pour enfants à la Grenette ne semblent pas particulièrement inquiets de cette proximité. La présence des enfants incite plutôt les consommateurs de drogues à se responsabiliser. Pour les acteurs de la santé publique la problématique de la toxicomanie n’est pas lié à la Riponne; avant les consommateurs étaient à St-Laurent et avant au Flon. L’avantage de la Riponne, est qu'il s'agit d'un grand espace ouvert et qu'il est sûrement moins inquiétant de s'y retrouver confronter à un groupe que dans une ruelle du Vallon.


La Grenette est à cet égard un espace expérimental du vivre ensemble qui connaît un vrai succès, malgré les difficultés du quotidien. Les enfants jouant sur la placette, sous le regard des parents en terrasse, les consommateurs de drogues qui circulent, les personnes sans domicile fixe qui discutent en petit groupe. Les groupes se croisent sans friction dans un savant mélange de respect et d'indifférence. Au moins, personne ne semble avoir besoin de fuir personne, ni de se protéger. Au-delà de la cohabitation, la Grenette est un bel exemple de réappropriation qui a beaucoup amélioré l’image de la place, une évolution en douceur, un projet qui a mis à profit des solutions de terrains informelles très dures à pérenniser dans un cadre institutionnel. Cela pose la question de la reconnaissance des acteurs de terrain, des commerçants ou restaurateurs qui gèrent des situations hors-normes de manière créative -une expérimentation de solutions pragmatiques et localisées.



Le Palais de Rumine est un autre lieu où se croisent des populations très diverses dans une ambiance civile et courtoise. Les personnes migrantes viennent pour utiliser l’internet gratuit. Des personnes sans domicile fixe viennent pour lire le journal ou utiliser les toilettes. Les étudiants se retrouve dans la partie centrale, devenu un espace de co-working pour préparer leurs cours. Les touristes passent à travers cette faune locale sans vraiment s'apercevoir de sa diversité et s'arrêtent parfois pour un café. La bibliothèque cantonale est très attractive, mais semble à l'étroit dans ses murs.

Le Palais de Rumine avec ses cinq musées, sa bibliothèque, ses 200 employés et le bâtiment extravagant qui les abrite est à la fois l’institution la plus importante de la Place de la Riponne et un ovni. Il est ouvert à tous les publics mais renfermé sur lui-même. La toute petite porte d'entrée de l'énorme bâtiment est assez symbolique de son manque de lien avec la place.



Au moment où le musée des Beaux-Arts s’en va pour rejoindre Plate-forme 10, quid de l’attraction des musées restants? Ceux-ci jusqu’ici confinés dans leur espace proposaient des expositions permanentes, figées, à l’exception de rare expositions temporaires à l’espace Arlaud. La libération du grand espace d’exposition temporaire est une occasion unique pour eux de se repositionner. Ils réfléchissent avec ambition à la création d’un Palais des savoirs. Ceci serait l’occasion de redéfinir une programmation à l’Espace Arlaud et pourrait contribuer à ranimer le front sud de la place. Ce serait aussi l’occasion d’établir un lien visuel entre les deux espaces, par un système de signalétique urbain par exemple.

Dans cette perspective les responsables du Palais Rumine aimeraient bien l’ouvrir sur la place pour aller à la rencontre du public. Mais organiser des événements sur la Place de la Riponne est un casse tête pour cette institution cantonale qui s’ouvre sur une place gérée par la Ville et passablement occupée par divers évènements.



Certains imaginent un nouveau bâtiment en face du Palais qui donnerait forme à la place et dont le programme pourrait être en lien avec le musée. On imagine par exemple une médiathèque ou un espace de médiation qui pourrait déborder sur la place et contribuer à l'émergence d’un pôle des savoirs (scientifiques, historiques et culturels) gravitant tout autour de la Place de la Riponne. Pour d’autres cet espace existe déjà, il suffirait de réaménager l’ancien Romandie, qui deviendrait une extension du Palais de Rumine.


La médiation c’est un thème qui revient souvent à la Place du Tunnel et la Place de la Riponne, que ce soit en lien avec les usagers réguliers, ou avec les institutions. Pour certains, l'appui d'une personne qui connaisse les acteurs et comprenne le potentiel de mise en lien, tout en aidant les projets bottom-up à ne pas être se perdre dans un labyrinthe administratif, serait utile dans cette situation.


Au delà du rôle qu’une personne seule pourrait jouer, certain acteurs expriment le besoin d’un organe de coordination, qui pourrait prendre en charge une programmation des lieux de manière dynamique et participative. Un tel projet nécessiterait probablement un espace où pourraient se réunir les protagonistes pour organiser des événements communs et travailler ensemble. On pense tout de suite à l’espace de l'ancien Romandie, qui a un statut mythique à Lausanne, mais qui est fermé au public toute l'année, sauf quand BDfil l’ouvre pour son festival annuel. Mais le Romandie était initialement conçu comme un cinéma. C’est un bel espace... sous-terre. Il serait préférable de disposer d’un espace qui soit réellement ouvert sur la place et qui connecte la Riponne à la Rue du Tunnel, et la sorte ainsi de son “trou”.



Dans certains imaginaires, le trou lui même pourrait devenir galerie. Si la place était surélevée, on pourrait aussi imaginer autre chose qu’un parking en sous-sol. Le Folklore et la Romandie sont déjà connectés en sous-sol. Pourquoi pas le métro et le Palais de Rumine? Pourquoi pas un lien souterrain et un lien en surface? Un marché d’hiver au chaud et à l’abri de la pluie? Un lieu pour des événements extraordinaires couverts ou ouverts ou les deux en même temps - protégeant ainsi les riverains de certaines nuisances sonores la nuit? Pour cela il faudra en premier lieu créer ce lien si important et si faible aujourd’hui entre les acteurs.


L’image véhiculée dans les médias et par une grande partie de la population est certes teintée de vérité mais le trait semble bien sombre. La Riponne est aussi un lieu ensoleillé grâce à ses grands dégagements, où se déroulent plusieurs fois par semaine les marchés et brocantes. A ce moment elle redevient le poumon de la Ville. Elle semble également devenir une destination nocturne, ce qui annonce souvent un développement à venir. Les activités existantes doivent être reconnues et soutenues.



Si certaines modifications formelles de la Place semble essentielles: créer des fronts actifs, éviter la circulation sur la place, valoriser les connexions avec les rues connexes, améliorer la statique, c’est notamment dans la création d’une programmation de qualité, portée par une gouvernance participative que cette place pourra refaire petit à petit surface et reconquérir les Lausannoises et Lausannois.